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Les mirages de la perception et le rôle des arts et des humanités
Luiz Oosterbeek
Secrétaire général du CIPSH
THINKING
ANTICIPATING
La gestion culturelle du patrimoine doit-elle céder à l’hégémonie de l’image ou, au contraire, doit-elle persister dans la tradition de conservation ?

Faut-il figer des moments d’un procédé continu?

Les débats en ces débuts de XXIe siècle semblent tendre, en grande partie, à produire de nouvelles idées en repartant de zéro, guidés par l’oubli ou la méconnaissance des réflexions qui ont pu les précéder.

Unité ou diversité? Harmonie ou contradiction? Mondialisation ou localisme? Mouvement illimité face aux menaces épidémiologiques ou confinement strict? Big Data ou singularités?

Ces clivages apparents semblent être le symptôme d’une seule et même maladie épidémique: l’aliénation. Cette pathologie semblerait se répandre par un vecteur de propagation spécifique: des images mentales structurées à partir d’une perception quasi-exclusivement visuelle.

Les êtres humains organisent la mémoire, ainsi que leurs désirs ou attentes autour d’images mentales qu’ils réorganisent ensuite dans un jeu qui modifie simultanément leur perception du passé et leur vision du futur. A l’échelle de l’individu, nous reconnaissons ces altérations et leur prêtons une connotation plus ou moins négative, les qualifiant de « trous de mémoire » (voire de « mensonges ») ou « d’incohérences » (voire « hypocrisie » ou « opportunisme »).

Cependant, les choses semblent opérer différemment lorsqu’on observe ces altérations à l’échelle collective. Si bien il est vrai que les connotations négatives perdurent (« falsifications » du passé ou « illusions » du futur), il existe actuellement une tendance croissante à valoriser ces discontinuités de perception qui salue autant les révisions du passé (dans la mesure où elles sont l’expression « de pluralité, de diversité et du droit à la différence ») que les visions disruptives du futur, souvent associées à « l’innovation et la créativité ». Dans une société de plus en plus tournée vers le progrès constant et continu (auquel l’on associe de fait la notion de qualité) le changement est devenu une valeur quasi-absolue, et la
« continuité » (en gestion de patrimoine l’on emploierait le terme « conservation ») est un mot bien souvent perçu comme rétrograde, élitiste, voire même « anti-démocratique ».

Dans le domaine culturel, ce processus se manifeste dans le remplacement progressif de « l’histoire et du patrimoine » (qui a dominé jusqu’à la fin de XXe siècle) par « la mémoire et l’animation culturelle » (qui aujourd’hui prévaut déjà) que ce soit par le biais de subventions soutenant la créativité et l’innovation, les stratégies muséologiques axées sur les thèmes du présent, les dimensions performatives, les formes digitales et visuelles de divertissement ou encore la prolifération des « musées sans collection ».

Mação, Portugal, exposition résultant d’un stage organisé par l’Université nationale des arts de Bucarest à l’Institut polytechnique de Tomar. (Photo de Margalit Berriet.)

Sans doute existent-ils plusieurs explications à ce changement de paradigme: le vieillissement de la population (qui instaure l’innovation en tant que substitut aux opiacés dans la construction de l’illusion double avec d’une part une jeunesse éternelle qui serait offerte par l’innovation et de l’autre une créativité qui pourrait être égale et constante tout au long de la vie), la précarité de l’emploi (l’invitation au « droit à la diversité des passés » étant corollaire d’une substitution de la solidarité sociale par la
« responsabilité individuelle »). Nous pouvons également reconnaître dans ces tendances, un accroissement de l’aliénation (disparition de la notion de patrimoine en tant qu’espace stimulant la pensée critique) et de la marchandisation (dont l’expression maximale réside dans la rétrogradation des visiteurs à la condition passive de « public », soit de consommateurs qui « au mieux » pourraient être « éduqués »).

Ceci représente une nouvelle phase dans le processus d’accélération des communications et des procédés cognitifs ainsi que dans la grande révolution des sens que nous traversons actuellement, à savoir, la consolidation de la vue en tant que sens dominant dans notre appréhension du monde. En effet, il s’agit d’une révolution car la compréhension du territoire et des contextes, c’est à dire du rapport intime qui a pu lier Big Data et singularités au cours de l’histoire de l’humanité, n’a jusqu’ici jamais été dominé par la vue qui est un sens qui ne s’est affirmé que tardivement dans l’évolution des individus (bien longtemps après le toucher et l’ouïe, par exemple) et qui ne suffit absolument pas à saisir pleinement les subtilités des situations et des procédés humains. En effet, dans le passé (c’est d’ailleurs toujours le cas pour les bébés) c’était le toucher qui structurait la création de notre lien avec les personnes et objets environnants, en nous approvisionnant en informations sur les textures, températures ou saveurs (moyennant le goût), essentielles dans la prévention d’images mentales trompeuses qui peuvent être amenées par la perception visuelle.

Margalit Berriet, Parc, Mação, Portugal

Cependant, dans la société contemporaine, l’image visuelle a pris une place de plus en plus importante dans la formation de nos images mentales. Par conséquent, contrairement à la multitude d’images pouvant être suscitées par l’ouïe, le toucher ou même la lecture de textes, le règne de la vue a considérablement réduit l’éventail de nos images mentales. Ce processus n’est pas bien ancien; il est directement lié à l’essor de la communication visuelle instantanée survenue avec la télévision et amplifiée au cours de l’ère du tout digital. Si les archives du passé ont pu souligner dans un premier temps les talents d’orateur et de rhétorique de nos dirigeants (la voix et plus généralement le son constituaient autrefois – et ce jusqu’à la moitié du XXe siècle – les principaux moyens de communication de masse), l’esthétique visuelle a quant à elle gagné du terrain au cours des dernières décennies: non plus en tant qu’image « permanente » (comme dans le cas avec des icônes religieuses, l’art rupestre ou encore la photographie), mais en tant qu’image « changeante », qui a fini par créer l’illusion visuelle de la
« transformation d’image ».

Cette domination du visuel entraîne une perte de capacités cognitives (du fait de l’amputation d’une information sensorielle diverse), simplifie la compréhension des contextes (menaçant dès lors des sociétés libres et démocratiques en les privant des instruments nécessaires à la connaissance de leurs propres besoins), aseptise le passé (qu’elle réduit à une collection de souvenirs et d’anecdotes – le négationnisme en est une illustration évidente) et inhibe la construction transformatrice (multisensorielle) du futur (qu’elle réduit à une construction d’images visuelles ou de scenarii qui à leur tour ne sont plus reçus en tant que processus historiques mais simplement en tant qu’opinions). En d’autres termes, une cognition centrée autour de la vue est une cognition qui sacrifie la clairvoyance.

Les débats actuels mènent en grande partie au dilemme suivant: la gestion culturelle du patrimoine doit-elle céder à l’hégémonie de l’image visuelle (qui comprend par exemple la construction de programmes axés sur le présent et ses débats sociaux) ou, au contraire, doit-elle persister dans la tradition de conservation qui raisonne sur une échelle sur le moyen et long terme (et qui défend qu’en réalité, cette même tradition, à travers une pensée critique basée sur l’étude comparative, encourage une transformation du monde portée socialement et collectivement) ?

Instituto Terra e Memória (Mação, Portugal) – des pochoirs à main sur le mur, réalisés par des écoliers après avoir appris les techniques de l’art paléolithique pour les produire.

En aucun cas le raisonnement sur le long terme ne doit exclure la vue. Au-delà de son rôle dans la construction de la perception, l’évolution humaine lui est redevable de beaucoup et les évolutions cognitives plus tardives y ont trouvé des expressions pertinentes (tels que la matérialisation d’images mentales dans l’art rupestre). Mais une fois que les impressions visuelles surgissent des performances multisensorielles complexes, il n’y a plus la place pour des « empires » de sens uniques. L’art rupestre, par exemple, matérialise des processus; il les extrait du flux du temps et les fige en tant qu’instants, et en tant qu’abstractions. L’art rupestre préhistorique est un objet syncrétique qui témoigne de l’entrecroisement des procédés humains multiples: cognitif, symbolique, économique, esthétique et éthique parmi d’autres. L’organisation de la mémoire collective au sein des sociétés non-lettrées se fait au moyen de contes, de chansons, de body art, d’art mobilier, d’art rupestre, de technologie…

Lorsque j’étais un jeune garçon à l’école secondaire, j’ai eu la chance d’avoir l’écrivain et philosophe Virgílio Ferreira comme professeur de portugais. Il avait consacré la première semaine et demie de son cours à nous montrer des diapositives de peintures, de sculptures, des cassettes vidéo de ballets et des films. Lorsque nous nous montrions confus face à l’absence d’enseignements sur la littérature ou la grammaire, il nous expliquait que le langage était la faculté à l’origine de toutes les œuvres qu’il nous avait montré, que même si il est décliné sous plusieurs formes, l’art n’est en réalité qu’un et que ce qui nous caractérise en tant qu’êtres humains c’est avant tout notre capacité à toujours chercher à exprimer des images mentales, notamment à l’aide de mots, qu’ils soient écrits, peints ou interprétés.

En effet, notre manière de collecter le plus d’information possible à l’aide d’un maximum de moyens et de sens possibles, de classer ces données massives dans un ordre précis afin de produire des images mentales singulières et de les exprimer ensuite par des formes, reprenant les notions d’ars et techné, est probablement ce qui a fait de nous les humains que nous sommes devenus.


Reproduction d’art rupestre de Galice dans les murs des rues de Mação, Portugal, réalisée avec la participation de la communauté locale, avec le soutien des chercheurs et artistes Guillermo Muñoz et Pedro Cura.

Professeur d’archéologie à l’Institut polytechnique de Tomar et titulaire de la chaire UNESCO en Sciences Humaines et Gestion intégrée des paysages culturels. Ses recherches archéologiques se concentrent sur la transition vers des économies de production alimentaire au Portugal, en Afrique et en Amérique du Sud. Il mène également des recherches sur le patrimoine culturel et sur les contributions des sciences humaines à la gestion du paysage. Il est actuellement le secrétaire général du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines. Il est l’auteur de 70 livres et de 300 articles, notamment Cultural Integrated Landscape Management: A Humanities Perspective (2017).

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JUIN 2020
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