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Démultiplication des sources d’inspiration
Bernard Pictet & Florence Valabregue
Artisan verrier & Journaliste
PERFORMING
TRANSFORMING
L’accumulation de données visuelles en ligne, accessibles sur des plateformes d’archives et sur les réseaux sociaux, a fourni de nouvelles ressources pour l’inspiration des artistes et des artisans et changé le rapport au processus de création. Le verrier Bernard Pictet apporte sa réflexion sur son usage de ces données visuelles.
Portrait Bernard Pictet ©Christine Soler

Le verrier Bernard Pictet officie dans un petit atelier de moins de dix personnes au cœur du quartier Oberkampf à Paris. Son atelier réalise des parois et des cloisons de verre que les architectes et les décorateurs d’intérieur du monde entier choisissent pour orner des boutiques de luxe, des hôtels, des yachts, des résidences privées mais aussi des musées ou des universités… Chaque verre passe entre les mains d’artisans aux savoir-faire spécifiques hérités des arts décoratifs : le verre est sculpté au sable, doré à la feuille d’or, éclaté au burin, ou encore argenté…

Bernard Pictet a également mis au point de nouvelles techniques comme le grattage au diamant ou la gravure à la scie… Il se sert aussi de la sérigraphie qui peut se décliner en couleur, en dépoli ou en miroir. Tous ses travaux réalisés à la main montrent des imperfections et une unicité recherchées par les décorateurs les plus exigeants. Ses verres ne jouent pas uniquement avec la lumière : en se faisant transparents, translucides, opaques ou réfléchissants, ils se perçoivent comme des matières et des textures qui sortent de l’ordinaire. 

Son métier, comme la plupart des métiers d’art, s’adressait autrefois à tous, avant l’ère de l’industrialisation et de la reproduction en nombre. Compte tenu du temps passé sur chaque glace, ses réalisations sont aujourd’hui réservées à une élite. Sa pratique du verre au quotidien s’apparente à une démarche artistique ; ses inspirations variées et sa connaissance des techniques verrières n’ont aucune limite. Mais rien n’est plus éloigné de cet artisan parisien, travaillant le verre à l’aide de techniques héritées des arts décoratifs, doté du label Entreprises du Patrimoine Vivant décerné par l’État français, que le monde du Big Data.

Comment dans ces conditions imaginer que la multiplication des données, sur Internet et les réseaux sociaux,  puisse avoir profondément modifié le processus créatif de cet artisan au savoir-faire traditionnel ? La mondialisation des données a pourtant enrichi, renouvelé et démultiplié l’art du verrier Bernard Pictet qui, à son tour, vient nourrir la grande toile mondiale des inspirations partagées. Il répond ici à nos questions.

Comment définiriez-vous votre métier du point de vue du processus créatif d’abord et de la technique ensuite ?

Pour la création il n’y a pas de définition ! La vie dans son entièreté est inspirante ; que ce soit des œuvres vues dans une exposition d’art contemporain, un changement atmosphérique ou une enseigne aperçue dans la rue, tout est matière à créer du moment que je le ressens. Lorsque je suis en recherche d’inspiration, la plupart du temps, c’est par hasard que je la trouve ! Je mets un point d’honneur à ne pas avoir d’œillères. Tout ce qui me passe par les mains ou devant les yeux peut m’inspirer, mais je ne garde que ce que je sens. Un de mes leitmotivs, c’est la diversité.

Le seul cas où je ne puise pas l’inspiration dans mes sensations, c’est lorsque l’on me demande un thème précis comme, par exemple, l’eau, le feu, les formes géométriques ou encore  une période  des arts décoratifs.

D’un point de vue technique cela fait quarante ans que je pratique le métier de verrier.  L’expérience du matériau m’aide à trouver la ou les techniques qui exprimeraient le mieux ce que je souhaite. Certaines techniques peuvent s’adapter au projet que je veux réaliser alors que d’autres ne fonctionneront pas.

Lorsque vous avez commencé à travailler le verre, où cherchiez-vous vos sources d’inspiration ?

Je m’inspirai des livres d’art décoratif. Et surtout, j’ai eu la chance d’avoir comme client le plus important le Roi du Maroc. Je me suis donc mis à la recherche des motifs géométriques des arts  traditionnels islamiques que je trouvais notamment dans un livre remarquable d’André Paccard sur le sujet.

Depuis que vous avez accès  à une base de données mondiale via Pinterest ou les réseaux sociaux, comment vous en servez-vous ?

Je fais des recherches sur Pinterest auquel je suis abonné, soit via des thèmes, soit via les comptes d’autres abonnés. L’algorithme de Pinterest, qui a mémorisé mes recherches précédentes, me propose une sélection de liens en relation avec mes centres d’intérêt et mes précédentes
recherches. A partir de ces propositions, soit je trouve directement des sources d’inspiration, soit je vais en chercher de nouvelles à partir des propositions de l’algorithme.

Diriez-vous que ce travail de recherche est plus chronophage  qu’à « l’ancienne » ?

La question n’est pas tant celle du temps mais celle du nombre de données. Lorsque je faisais mes recherches dans les livres, je pouvais trouver une dizaine d’images par livre alors qu’aujourd’hui j’en trouve des milliers. Faire des recherches sur autant d’images dans les livres serait beaucoup plus chronophage. Ces recherches en ligne ne m’empêchent pas de continuer à consulter des livres d’art contemporain ou des catalogues d’exposition. Aujourd’hui, 80 à 90 % de mes créations s’inspirent de Pinterest.

Comment passe-t-on d’un volume d’information gigantesque à une pièce unique ?

Après avoir fait mes recherches, je fais une première sélection avec l’infographiste de l’atelier. Puis je regarde, à l’aide d’un logiciel de création graphique vectorielle, ce qui pourrait être exploitable. Après cette étape, nous réalisons une interprétation avec ce même logiciel. L’avant-dernière étape consiste à créer un échantillon sur verre. Le choix du type de gravure ou de la technique la plus adaptée au sujet constitue la dernière étape de la création.

Est-ce que cette manière de travailler induit des évolutions de la technique ?

Cela en induit peut-être au niveau de l’infographie mais certainement pas au niveau de la réalisation, à l’exception de la sérigraphie. Si Pinterest me donne des idées de motifs, il ne m’en donne pas en ce qui concerne les effets comme la lumière ou les superpositions. Néanmoins, un graphisme peut me donner une idée de nouvelles techniques : par exemple, un graphisme très fin m’a donné l’idée de l’exécuter en grattage au diamant (voir l’image du Nénuphar).

Diriez-vous que c’est une évolution positive qui vous permet de puiser dans les tendances du monde de l’art et de la décoration pour être en éveil et en avance sur les modes ?

Absolument. Mais je considère mon travail à côté des modes. Je regarde les modes avec intérêt et je peux en tirer parti mais je tiens vraiment à ne pas rentrer complétement dans ces tendances. Comme le dit si justement le philosophe Jean Guitton : Être dans le vent, c’est avoir le destin des feuilles mortes.

Vos pièces réalisées viennent enrichir à leur tour le Big Data via votre site Internet et les réseaux sociaux comme Instagram ou Pinterest. Comment gardez-vous votre singularité alors que les Images de vos réalisations sont propagées et démultipliées ?

Prendre une bonne photographie d’un verre est un exercice extrêmement difficile. Par conséquent, reproduire un verre en trois dimensions à partir d’une image est quasiment impossible. Certains des échantillons sont très complexes à exécuter et, la plupart du temps, les gens, même s’ils aiment ce qu’ils voient, ont beaucoup de mal à comprendre sa matérialité. Matérialité qu’il est difficile de percevoir devant le verre lui-même !

Comment peut-on parler de pièce unique ? De © copyright ?

En aucun cas je ne copie les motifs mais je les interprète ou m’en inspire. Copier serait impossible, le support de mes créations n’étant jamais le même que celui de celles dont je m’inspire.

En ce qui concerne ce que l’Atelier montre sur les réseaux sociaux ou son site Internet, tous les modèles sont déposés. Publier nos réalisations via les réseaux sociaux est à double tranchant : il faut montrer notre travail pour se faire connaître et l’on prend le risque d’être copié.

Bibliographie :

Le Maroc et l’artisanat traditionnel islamique dans l’architecture par André Paccard – Édition Saint-Jorioz, Atelier 74, 1980.

Bijoux Art Déco par Sylvie Raulet – Édition Du Regard, 1984.

Normandie : l’épopée du Géant des mers, par Bruno Foucart, François Robichon – Éditions Herscher, 1985.

Art Déco Américain par Alastair Duncan – Édition du Regard, 1986.

René Lalique par Patricia Bayer, Marc Waller – Édition Florilège, 1988.

Artisan verrier, formé à l’apprentissage du verre auprès de Jean-Gabriel Druet. Il ouvre son propre atelier en 1981, donne des cours à l’Ecole Spéciale d’architecture et est le président du jury du Meilleur ouvrier de France dans la catégorie verre depuis 1998. Depuis 2008, l’Atelier L’Atelier Bernard Pictet bénéficie du Label Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV).

Après une maîtrise et un DEA de théâtre, Florence Valabregue s’est tournée vers la communication des lieux culturels, tout en contribuant en tant que journaliste à différents médias nationaux français. Elle a dirigé la communication d’institutions prestigieuses telles que la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris et d’événements culturels avant de gérer le projet de formation du Fonds social européen pour France Terre d’Asile. Elle a créé l’agence de communication et de relations presse Les Mots pour vous dire.

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