/ HAS MAGAZINE
Vérités enfouies dans le passé de la Chine : aborder l’histoire de la Chine depuis la perspective de la vie courante
Chi Kong Lai et Kent Wan
La vie quotidienne des gens ordinaires en Chine est un domaine de la recherche historique qui est souvent négligé par rapport à l'étude des grands événements ou des personnes d'intérêt et au pouvoir exceptionnels. Chi Kong Lai et Kent Wan soulignent l'importance de son étude.

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Le professeur Lai est subitement mais paisiblement décédé le 22 avril 2021. Sa brève mais significative collaboration avec HAS a été l’une de ses premières tentatives pour partager ses réflexions avec un public de non-spécialiste. L’immense héritage du professeur Lai se perpétuera à travers ses étudiants et ses publications.  

Ce numéro de Humanities, Arts and Society consacré aux sujets de vérité et croyance est une occasion parfaite pour introduire au grand public l’application d’une approche centrée sur la vie quotidienne dans les études sur l’histoire de la Chine. Contrairement aux travaux d’historiens qui s’appuient principalement sur des figures historiques importantes, les recherches qui mettent l’accent sur les réalités quotidiennes des gens ordinaires permettent aux chercheurs de découvrir des vérités historiques sur la façon dont des personnes dépourvues de tout pouvoir ont réagi face aux grandes transformations de leur époque. Le peuple chinois n’est pas connu pour sa docilité à accepter passivement les idéologies et valeurs promues par leurs dirigeants ; bien au contraire, il a souvent créé des systèmes de croyances qui servaient de fondations aux efforts quotidiens de résistance et qui défendaient le bien-être collectif. 

La vie quotidienne et les études historiques sur la Chine

         Les historiens chinois s’intéressent de plus en plus à l’étude de la vie de tous les jours, c’est à dire à l’ensemble de choix, sentiments, comportements et opinions dont un individu est informé et qui façonnent ses interactions quotidiennes avec les autres membres de la société. Les citoyens ordinaires se sont vus devenir le point central de travaux de recherche en histoire. L’enquête menée par Wang Jian sur la vie des Juifs à Shanghai, l’étude faite par Chen Zuen sur le quotidien des migrants au sein de la Concession internationale de Shanghai ou encore les recherches réalisées par Wang Zhicheng sur la vie des citoyens russes de Shanghai, ont toutes enrichi une vraie compréhension de ceux qui avaient été mis au ban de l’histoire nationale chinoise ainsi que de leur capacité non seulement à survivre mais aussi à s’épanouir dans des conditions urbaines difficiles.1 Les communautés marginalisées ont aussi intéressé le chercheur Di Wang qui, en prenant les maisons de thé de Chengdu pour objet d’étude, examine comment l’apparition de la culture de consommation en Chine a menacé les commerces locaux et souligne la ténacité d’une culture locale qui a résisté face à des autorités gouvernementales déterminées à la détruire.2 Les routines et habitudes du quotidien en Chine sont notamment le sujet de prédilection de Hanchao Lu qui analyse, dans un article consacré à ces gestes quotidiens  « insignifiants » des citoyens ordinaires, la perception qu’avait le peuple chinois de ses dirigeants ainsi que des relations diplomatiques et d’affaires étrangères qu’ils entretenaient avec certaines puissances du monde qui avaient pu léser la Chine auparavant.3 Chang Jianhua et Xia Ya ont édité deux ouvrages magistraux, l’un analysant les liens de parenté et de filiation tels qu’ils étaient pratiqués par les gens ordinaires au cours de différentes périodes de la Chine impériale, l’autre étudiant des pratiques quotidiennes depuis l’aube de la dynastie Qin jusqu’à l’ère Républicaine.4

Chang Jianhua, zhubian, Zhongguo richang shenghuoshi yanjiu de huigu yu zhanwang
Une maison de thé à Chengdu
Certificat de résidence de Shanghai d’une enfant juive, Esther Low

Changement de perspective dans les études sur la Chine : mettre l’accent sur la vie de tous les jours

         Les travaux de recherche cités ci-dessus visent à restituer, expliquer et analyser comment certaines réalités de la vie quotidienne ont émergé à différentes époques de la Chine. En revanche ils ne s’intéressent pas aux façons dont les habitants ordinaires de la Chine de ces époques ont défié les structures de pouvoir établies. Afin de mettre en place une étude par le biais des réalités quotidiennes, nous avons besoin d’un cadre analytique qui nous éclaire sur ces hommes et femmes lambda et les moyens dont ils disposaient pour résister à des idéologies et systèmes de domination qui étaient conçus pour les assujettir. S’ils n’étaient certes pas puissants, les gens ordinaires possédaient toutefois la capacité d’influencer les événements qui ont marqué l’histoire. Bien qu’il soit évidemment important d’étudier les « puissances déterminantes de la force supra-individuelle », l’historien risquerait, par une trop grande importance accordée aux événements ou basculements historiques, d’être aveugle à ceux qui étaient en première ligne des grandes transformations et pour comble, de rendre muets ceux qui sont déjà impuissants et ce malgré les preuves de leurs luttes, aspirations et défaites.5 Il y a un vrai besoin d’étudier l’histoire « vue d’en bas » telle que la défendent des historiens comme E.P. Thompson.6

         C’est la tâche de l’historien que de se demander à quoi ressemblait la vie quotidienne des gens ordinaires afin que les analystes puissent atteindre une meilleure compréhension de l’ampleur du coût émotionnel des transformations sociales profondes,7 un coût payé par les hommes et les femmes du peuple. Si « les objets sont le reflet et l’incarnation des croyances culturelles », les enquêtes sur la manière dont un objet a été créé, consommé et utilisé par les hommes et femmes du passé pourraient permettre aux analystes « d’extraire de l’information » d’une époque particulière. 8 Car en effet, la façon dont une personne entre en possession d’un habit vestimentaire, par exemple, est un indicateur de son statut socioéconomique mais aussi de sa réceptivité aux différentes campagnes publicitaires ou tendances populaires qui l’entourent.9 « La fabrication, distribution et utilisation » de produits de consommation renferment donc des renseignements sur les intentions des élites et la capacité qu’ont les hommes et les femmes ordinaires à subvertir ces intentions.10 

         Tel que l’a révélé Dikotter, certains biens de consommation qui avaient pu être perçus comme scandaleusement exotiques ont non seulement étés reproduits et vendus en Chine à des prix bien plus bas, sinon qu’ils ont trouvé un marché entièrement prêt à les accueillir ; des consommateurs chinois qui malgré une réputation protectionniste, plaçaient bien souvent l’utilité et la valeur du produit par-dessus tout patriotisme. Bien que les consommateurs chinois étaient prêts à accepter des reproductions chinoises de produits étrangers, si la qualité des biens fabriqués en Chine s’avérait inférieure à celle des alternatives étrangères, celles-ci seraient favorisées par les acheteurs et ce en dépit des appels de l’État chinois au nationalisme.11 Cette vaste acceptation des produits étrangers de la part des consommateurs en Chine, toutes classes sociales confondues, entre la fin de l’ère Qing et le début de la République, est devenue particulièrement évidente avec l’émergence des grands magasins dans des villes comme Shanghai.12 A partir de documents officiels ainsi que de matériel publicitaire extrait des journaux lus par les Chinois lambda tel que Liangyou Monthly (le premier magazine illustré majeur de Shanghai), Wen-hsin Yeh fait une analyse qui révèle la large palette des choix de consommation qui étaient offerts aux Chinois pendant la période de la République.13 Dans son étude portant sur Wing On, l’un des premiers grands magasins de Chine, et en s’appuyant sur son catalogue Wing on Monthly en tant que source principale, Ling Ling Lien démontre la capacité des commerçants à s’appuyer sur la publicité afin d’attirer les consommateurs et de gagner leur fidélité.14 Les travaux de Yeh et Lien soulignent l’évidente impuissance des dirigeants face aux choix de consommation des hommes et des femmes de Chine à l’heure où le libre marché s’assurait que les consommateurs pouvaient dépenser leurs revenus dans les produits et marques qui leur plaisaient.

Le grand magasin Wing On à Shanghai
Couverture du catalogue Wing On Monthly
Couverture de Liangyu Monthly

         Les gens ordinaires étaient donc capables de faire les choix qui leur conviendraient le mieux, notamment parce qu’il existait un code moral aussi bien parmi les hommes et les femmes ordinaires qu’entre la classe dirigeante et les dirigés, et qui garantissait une coexistence visible et acceptable.15 Même dans une relation inégale, « l’autorité morale » de la partie dominante dépendait de « l’ajustement plus ou moins grand des uns aux attentes morales des autres ».16 Néanmoins, tout code moral n’est utile pour ceux qui l’adoptent qu’à la condition qu’il existe des mécanismes pour le faire respecter ainsi que de moyens pour punir d’éventuelles transgressions. S’il est évident qu’ils n’avaient pas accès aux leviers du pouvoir, les gens ordinaires – comme le démontre James C. Scott – pouvaient cependant s’appuyer sur des actes de résistance « proches du sol, fermement ancrés dans les réalités domestiques – et pourtant signifiantes – de l’expérience quotidienne ».17 « La temporisation, la dissimulation, la fausse obéissance, le chapardage, l’ignorance feinte, la diffamation, l’incendie ou le sabotage » constituaient « les armes des faibles » dont se servaient les gens ordinaires pour porter préjudice aux puissants qui auraient abusé de leur pouvoir.18

Michel De Certeau
James C. Scott

         Tel que l’a montré Michael Szonyi, les Chinois de l’ère des Ming, et en particulier les membres des foyers militaires qui fournissaient ses soldats à l’Empire, ont pu manipuler certaines politiques officielles à leur avantage. Par leurs actions, les membres des foyers militaires s’assuraient de faire exécuter et appliquer les ordres de la cour impériale de façon à ce que cela bénéficie aux communautés locales. C’est une information qui ne nous serait jamais parvenue si Szonyi s’était contenté d’analyser les mémorandums de notables mandarins cherchant uniquement à vanter leurs mérites. De nombreux dossiers laissés par des sujets Ming dans des archives familiales ou encore certaines inscriptions trouvées dans des temples nous apprennent que les charges de service militaire étaient externalisées ; des proches ou des gens extérieurs à la famille acceptaient d’être conscrits en échange d’une gratification monétaire. Une pratique qui compliquait beaucoup le processus de conscription.19 Les actions de ces hommes et de ces femmes ont significativement porté atteinte à l’aptitude du gouvernement Ming à recruter les soldats qu’il lui fallait, entraînant par là une pénurie de conscrits qui à terme lui fut fatale.20 Il est donc impératif que les historiens se penchent sur les manières dont les gens ordinaires, par des gestes du quotidien, ont pu avoir un impact significatif sur la consolidation ou l’effritement de politiques gouvernementales, rites religieux ou rites sociaux. Par exemple un ouvrage coédité par Xi He et David Faure, publié récemment, enquête sur l’histoire des boat people des régions côtières de Chine – un groupe qui a lutté pour préserver son patrimoine culturel dans des environnements pour le moins hostiles – et démontre comment des actions quotidiennes et en apparence insignifiantes (comme peut l’être le maintien quotidien d’une pratique religieuse) lorsqu’elles sont pratiquées par un nombre suffisamment important de personnes et sur une période suffisamment longue dans le temps, peuvent avoir d’immenses effets cumulatifs dans la consolidation et la préservation d’un mode de vie particulier.21

Xi He et David Faure, ed. Les peuples pêcheurs de la Chine impériale tardive et moderne : une anthropologie historique.

Vérités historiques cachées en Chine et l’approche par la vie quotidienne

         La vie quotidienne des hommes et femmes ordinaires renferment des histoires de résilience : la résistance et l’ingénuité de ceux qui ont refusé d’accepter des croyances et valeurs qui n’étaient pas dans leurs intérêts. Aborder les études sur la Chine depuis l’angle de la vie quotidienne pourrait mener ces recherches dans une direction nouvelle et innovante, qui révèlerait des vérités historiques subtiles sur la manière dont les gens ordinaires ont pu dans le passé faire face, survivre, et surmonter d’immenses changements et bouleversements. Étant souvent dépositaires de croyances autres que celles propagées par leurs dirigeants, les gens ordinaires ont aussi pu être les véritables acteurs de changements historiques. Cette perspective de l’histoire au regard de la vie quotidienne nous révèle que les gens ordinaires peuvent marquer l’Histoire. Il revient maintenant aux historiens de découvrir ces histoires cachées.

1 Wang Jian, Shanghai youtairen shehi shenghoushi (Shanghai: shanghai chubanshe, 2010); Chen Zuen, Riben qiaomin zai shanghai, 1870-1945 (Shanghai: shanghai chubanshe, 2000); Wang Zhicheng, Jindai shanghai eguo qiaomin shenghuo (Shanghai: shanghai chubanshe, 2008). 

2 Di Wang, The Teahouse: Small Business, Everyday Culture, and Public Politics in Chengdu, 1900-1950 (Stanford, Stanford University Press, 2008).

3 Hanchao Lu, “The Significance of the Insignificant: Reconstructing the Daily Lives of the Common People of China,” China: An International Journal, Volume 1, Number 1, (March 2003):144-158.

4 Chang Jianhua and Xia Ya, zhubian, Richang shenghuo shiye xia de zhonguozongzu (Beijing: kexue chuban she, 2019); Chang Jianhua, zhubian, Zhongguo richang shenghuoshi yanjiu de huigu yu zhanwang (Beijing: kexue chuban she, 2020).

5 Alf Lüdtke, “Introduction: What Is the History of Everyday Life and Who Are Its Practitioners?” in The History of Everyday Life: Reconstructing Historical Experiences and Ways of Life, ed. by Alf Lüdtke, trans. William Templer (New Jersey: Princeton University Press, 1995), 8.

6 E. P. Thompson, “History from Below,” The Times Literary Supplement, 7 April 1966, 279-80.

7 Ben Highmore, Ordinary Lives: Studies in the Everyday (New York: Routledge, 2011); 164-166, 168-169. 

8 Prown, “Mind in Matter,” 3, 8.

9 Daniel Miller, “Why Clothing Is Not Superficial,” in Introductory Readings in Anthropology, eds. Hilary Callan, ‎Brian Street, ‎Simon Underdown (New York: Berghahn, 2013), 127.

10 Prown, “Mind in Matter: An introduction to material culture theory and method,” 17:1 Winterthur Portfolio (Spring 1982): 7.

11 Frank Dikotter, Exotic Commodities: Modern Objects and Everyday Life in China (New York: Columbia University Press, 2006), 42.

12 Dikotter, Exotic Commodities, 43; Wen-hsin Yeh, Shanghai Splendor: Economic Sentiment and the Making of Modern China, 1843-1949 (Berkley: University of California Press, 2007), 57.

13 Yeh, Shanghai Splendor, 65.

14 Ling-ling Lien, Creating a Paradise for Consumption: Department Stores and Modern Urban Culture in Shanghai (Taipei, Institute of Modern History, Academia Sinica, 2017).

15 Michel De Certeau, Practice of Everyday Life – Volume 2: Living and Cooking, trans. Timothy J. Tomasik (Minneapolis: University of Minnesota Press, 2014), 22.

16 James C. Scott, The Moral Economy of the Peasant: Rebellion and Subsistence in Southeast Asia (New Haven: Yale University Press 1976), 170.

17 Scott, Weapons of the Weak: Everyday Forms of Peasant Resistance (New Haven and London: Yale University Press, 1985), 32, 36, 348.

18 Scott, Weapons of the Weak, 29.

19 Michael Szonyi, The Art of Being Governed: Everyday Politics in Late Imperial China (New Jersey: Princeton University Press, 2017), 16, 66, 83, 122, 191.

20 Szonyi, The Art of Being Governed, 23-24.

21 Xi He and David Faure, eds, The Fisher Folk of Late Imperial and Modern China: An Historical Anthropology of Boat-and-Shed Living (New York: Routledge, 2016).

Chi-Kong Lai est conférencier à l’université du Queensland et se spécialise dans l’histoire sociale et commerciale de la Chine moderne. En plus d’être un conseiller doctoral expérimenté qui a supervisé la réussite de plus de 25 étudiants dans l’obtention de leur doctorat, le professeur Lai est un chercheur de réputation internationale, puisqu’il a publié trois monographies, huit volumes édités et des numéros spéciaux dans des revues, 70 articles de revues et chapitres de livres. Actuellement membre de la Royal Historical Society, il est le seul chercheur chinois à avoir remporté le prix de la meilleure dissertation de l’American Economic History Association, le prix Alexander Gerschenkron.

Kent Wan est conférencier à l’Université de Nanjing et est le premier Canadien à occuper un poste d’enseignant à son École d’histoire. Professeur enthousiaste, le séminaire d’histoire bilingue (mandarin et anglais) de Kent, China and the World, 1793-1949, a été bien accueilli par les étudiants diplômés de l’école. Ayant fait ses études au Canada et en Australie, Kent a reçu des prix universitaires de la Bibliothèque nationale d’Australie, de l’Académie chinoise des sciences sociales et de l’Académie australienne des sciences sociales. Jeune chercheur, il a publié des articles, des chapitres de livres et des critiques de livres dans des revues telles que The China Journal et Chinese Studies.

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03
Vérité et Croyance
JUIN 2021
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Chi-Kong Lai est conférencier à l’université du Queensland et se spécialise dans l’histoire sociale et commerciale de la Chine moderne. En plus d’être un conseiller doctoral expérimenté qui a supervisé la réussite de plus de 25 étudiants dans l’obtention de leur doctorat, le professeur Lai est un chercheur de réputation internationale, puisqu’il a publié trois monographies, huit volumes édités et des numéros spéciaux dans des revues, 70 articles de revues et chapitres de livres. Actuellement membre de la Royal Historical Society, il est le seul chercheur chinois à avoir remporté le prix de la meilleure dissertation de l’American Economic History Association, le prix Alexander Gerschenkron.

Kent Wan est conférencier à l’Université de Nanjing et est le premier Canadien à occuper un poste d’enseignant à son École d’histoire. Professeur enthousiaste, le séminaire d’histoire bilingue (mandarin et anglais) de Kent, China and the World, 1793-1949, a été bien accueilli par les étudiants diplômés de l’école. Ayant fait ses études au Canada et en Australie, Kent a reçu des prix universitaires de la Bibliothèque nationale d’Australie, de l’Académie chinoise des sciences sociales et de l’Académie australienne des sciences sociales. Jeune chercheur, il a publié des articles, des chapitres de livres et des critiques de livres dans des revues telles que The China Journal et Chinese Studies.

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