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Comment penser le Big Data ?
Harold Sjursen
Professor Emeritus NYU Tandon School of Engineering
THINKING
ANTICIPATING
Le Big Data est rapidement devenu un sujet d’intérêt et de controverse, mais comment l’aborder et le comprendre ? Harold Sjursen propose de le mettre en perspective à travers une approche philosophique large au regard d’une redéfinition de la condition humaine.

Le Big Data est un vaste et passionnant sujet qui appelle à une théorie du tout. Comment pouvons-nous donc tenter de l’aborder et pourquoi est-ce important de le faire ? Bien qu’aujourd’hui tous les regards semblent portés sur les savoirs contenus dans et révélés par le Big Data, il reste que les questions qu’il soulève relèvent de thèmes philosophiques récurrents, apparaissent ici sous un nouveau jour. Les prisonniers de l’allégorie de la caverne de Platon ont eux aussi été amenés à repenser la condition humaine suite à la révélation d’un savoir nouveau, jusqu’alors enfermé derrière un voile de faux semblants. D’après les partisans du Big Data, l’exploration des profondeurs de ce dernier nous permettra de dépasser nos fausses constructions, de comprendre dans quelle mesure nous avons nous aussi été des prisonniers, et de redéfinir en conséquence la condition humaine afin de mieux nous positionner sur le chemin de la libération.

Commençons par une petite histoire :

Nous sommes à Manhattan dans les années soixante ; c’est le monde de tous les possibles. Deux prêtres, amis d’enfance ayant grandi ensemble à Brooklyn dans les années trente, entretiennent leur amitié autour d’un déjeuner hebdomadaire. L’un est jésuite – cérébral, intellectuel, intense – l’autre, franciscain – plein de compassion, calme, sur la voie de Pax et Bonum. Une question coupable cimente leur amitié de jeunesse : est-il acceptable de fumer et de prier en même temps ?

Chaque semaine, ils se retrouvent dans un petit restaurant italien au sud de Greenwich Village et discutent des questions importantes autour d’un plat d’aubergines a la parmigiana. Inévitablement, leur différend sur l’admissibilité de fumer et prier en même temps s’introduit dans leur débat théologique. La discussion suit les méthodes canoniques de l’érudition désintéressée, l’herméneutique et l’apologétique chrétiennes, l’eudémonisme et la psychologie éclairée. Leur prodigieuse mémoire collective consulte la Bible, les Pères de l’Église, Augustin et d’Aquin… Ils convoquent les discours positivistes relatifs au langage, la pensée non-objective tardive de Heidegger et les principes de la thérapie axée sur le client de Carl Rogers… mais la solution leur échappe encore. Leurs emplois du temps sont chargés, ils conviennent de poursuivre le débat au cours d’un prochain rendez-vous.

Une semaine plus tard, ils retournent dans le même restaurant. Quand ils se retrouvent, chacun remarque sur le visage de l’autre une curieuse expression d’autosatisfaction. « Père J, vous m’avez l’air bien content de vous aujourd’hui » dit Père F. Le jésuite rend la pareille au franciscain dont le visage trahit un enjouement aux limites de la suffisance. « Eh bien, j’ai résolu notre énigme », dit le franciscain « et la réponse est Non! ». Stupéfait, son compagnon jésuite rétorque, « Mais c’est impossible. Nous en avons discuté longuement et la réponse ne peut être que Oui ! » Après quelques minutes de perplexité muette, Père J fini par demander « Quelle question vous êtes-vous posée ? ».

Père F énonce confiant « Précisément la même que nous nous sommes posés précédemment : « Est-il acceptable de fumer en priant ? » Ayant saisi la contradiction apparente, le jésuite avance :
« Ah! Nos échanges concernaient le fait de prier en fumant. » Car si en fumant l’on venait à témoigner, par exemple, d’un acte incarnant la grâce de Dieu et que nous répondions avec une prière spontanée et sincère, il s’agirait bien sûr de quelque chose d’admissible et d’approprié. En revanche, si on était en train d’exercer nos devoirs de prêtres ou de donner les saints sacrements, alors l’acte de fumer serait une abomination ! Tout est dans la formulation de la question.

Alors comment formuler la question ? Et, étant donné les ressources du Big Data, quelles sont les questions à poser ? Le thème de cette première édition du magazine HAS tisse des liens entre le Big Data, l’expression créative et la condition humaine. Le Big Data en tant que concept d’ingénierie informatique a été introduit au début du XXIe siècle avec une définition célèbre, pro-posée par Doug Laney, analyste chez Gartner, qui identifie de façon concise les défis potentiels qui nous attendent : les Big Data sont des ensembles de données qui se caractérisent par leur volume, vitesse et variété significatifs, nécessitant des nouvelles formes de traitement de données, efficaces et innovantes, pour générer une meilleure analyse et prise de décision.1

Tout comme les prêtres de notre fable, nous croyons qu’il existe des réponses définitives à nos questions existentielles sur comment vivre nos vies, à condition que nous puissions connaître et comprendre les sources de ces connaissances. Mais dans notre cas, contrairement à celui de nos deux prêtres, le Big Data ne s’offre pas à nous à travers un ensemble de textes canoniques avec des méthodes d’interprétations qui, bien que pouvant être réfutées, seraient préétablies. Bien au contraire, les données du Big Data (comparable pour certains à la matière noire) nous sont d’ordinaire invisibles du fait qu’elles soient hautement hétérogènes, dynamiques et prises dans un flux perpétuel. Pourtant, nous maintenons cette croyance qu’il nous suffirait d’obtenir la clef du coffre pour que les enseignements de ce trésor se dévoilent à nous et nous permettent de poursuivre le bon et le juste. Bien que ce genre de techno-optimisme soit quelque peu mis en sourdine à l’heure actuelle, nous n’en gardons pas moins l’espoir qu’avec l’heuristique adéquate, nous pourrons explorer les données et organiser l’information utile de façon à ce qu’elle nous restitue l’information clef, nous informant ainsi des meilleures décisions à prendre et nous amenant enfin la solution à nos problèmes les plus redoutables.

Ces ambitions permettent d’envisager toute une gamme d’approches créatives. Tout comme il existe de multiples façons de chercher des cailloux sur une plage, et autant de manières différentes d’utiliser ou jouer avec les cailloux collectés, de même abondent les possibilités offertes à notre imagination face à l’univers en expansion qu’est le Big Data. De telles créativités exprimeront-elles un enseignement et nous mèneront-elles vers une meilleure compréhension des questions existen-tielles du bien et d’une vie bonne  ? Plus encore, pourront-elles amener ou contribuer à repenser la condition humaine ?

La proposition d’une conjonction entre Big Data, créativité et pensée en tant que nouvelle façon de comprendre la condition humaine apporte un nouvel éclairage sur les questions perpétuelles derrière la maxime fondamentale de Socrate, « Connais-toi toi-même ». Certainement que Socrate entendait par là un impératif moral, quelque chose que nous devrions faire dans l’intérêt d’une vie bonne et juste. Mais ce que cela signifie que de se connaître soi-même, et comment nous pouvons y parvenir sont des questions qui demeurent ouvertes. L’idée même que l’emploi des Big Data puisse faciliter une meilleure connaissance ou compréhension de la condition humaine est quelque chose de tout à fait nouveau qui va à contre-courant de la philosophie traditionnelle.

Dans la tradition philosophique, le rapport entre la pensée, le savoir ou la compréhension et l’action ou praxis a été longuement et largement débattu, sans grand consensus. L’on peut facilement trouver autant d’arguments démontrant leur caractère distinct que de discours avançant que d’une certaine façon, ces choses-là n’en font qu’une. Le bon sens nous suggère – comme le montre la formulation de Doug Laney – que la pensée précède l’action et que l’efficacité et la qualité de celle-ci sont proportionnelles à la précision et justesse de la pensée qui l’a précédée. L’on admet ainsi que la pensée prépare la voie à l’action et que mieux sera informée une pensée, plus grande sera la chance de réussite de l’action qui suivra. Mais peut-on considérer la collecte et l’analyse des Big Data comme un mode de pensée à qui l’on accorde cette capacité à améliorer une action ?

Les résultats obtenus avec le data mining (ou l’exploration des données massives) peuvent difficilement être assimilés à des preuves scientifiques traditionnelles, et encore moins à la contemplation d’expériences personnelles. Notre conscience du Big Data est quasi hypothétique. Bien sûr, dans le cadre d’une expérience scientifique ordinaire, il nous arrive aussi d’être privés de preuves cruciales qui nous sont invisibles, lorsque nous en sommes séparés, par exemple, par la médiation technologique d’un microscope, et en ce sens, les mega-données peuvent s’apparenter superficiellement à de l’information scientifique. Mais ce type de preuves scientifiques, produites au moyen d’expériences en laboratoire et sur le terrain, agissent normalement comme l’agrandissement d’une chose dont nous avons à priori une conscience préalable ou immédiate, un indice ou un symptôme nous mettant sur la piste d’une complexité sous-jacente. Dans le cas des Big Data, c’est une autre affaire: ce qui est prétendument dévoilé apparaît comme une surprise, car nous n’avions aucun indice préalable pouvant le suggérer, mais seulement des conjectures théoriques. C’est en cela que nous pouvons le comparer à la matière noire, dont nous ne pouvons que déduire l’existence. Nous admettons qu’elle est nécessaire pour faire tenir l’univers, mais nous n’en savons guère plus. De la même façon, il est possible que le Big Data agisse sur nos vies de manière bien plus importante que ce que nous réalisons. A ce titre, l’acquisition de cette connaissance pourrait altérer notre entendement de la condition humaine. Il se peut que ce postulat soit la motivation derrière l’exploration de données.

Cependant, le Big Data est plus qu’une affaire de fonctionnalité. Le phénomène a notamment inspiré l’appropriation créative d’artistes comme mon ami et collègue Luke DuBois. DuBois est un musicien – interprète et compositeur – et plasticien formé académiquement, qui s’avère être parfaitement à l’aise dans le monde des médias numériques. Un vrai artiste, il se considère cependant plus (comme bon nombre d’artistes contemporains que je connais) comme une sorte d’ingénieur.  Parmi ces derniers projets, le très intéressant A More Perfect Union (Une union plus que parfaite) s’est attiré l’enthousiasme de la presse économique, certainement dû au fait que le projet déploie une attitude envers le Big Data qui résonne étroitement avec la fameuse définition de Doug Laney.2 

L’approche artistique de DuBois est à la fois sarcastique et stimulante. L’artiste nous encourage à nous demander ce qu’est la réalité – non pas au sens d’une représentation abstraite et cosmologique de la réalité – mais la réalité même de nos vies et expériences quotidiennes. Pour ce faire, il a réalisé une exploration de données en analysant les mots employés par les utilisateurs des sites de rencontres en ligne pour se décrire. DuBois décrit le projet comme suit :

« A More Perfect Union est une œuvre à grande échelle réalisée à partir des réseaux de rencontres en ligne et du recensement national des États-Unis. En cours depuis 2008, l’œuvre vise à créer un recensement alternatif basé non pas sur des données socio-économiques mais sur l’identité socio-culturelle des individus.

Au cours de l’été 2010, j’ai rejoint 21 différents sites de rencontre en ligne que j’ai « crawler » à l’aide d’un robot d’indexation, téléchargeant ainsi les profils de 19 millions de célibataires américains. Ces profils ont été triés par code postal et fouillés pour des mots particuliers. J’ai ensuite reconstitué ces données sur des cartes à l’échelle nationale, de certains états et de certaines villes (43 cartes en tout). Y figure notamment un ensemble de visuels dessinant l’atlas routier des États-Unis. Dessus, le nom de chaque ville est remplacé par un mot qui est employé plus largement dans cette ville que n’importe où ailleurs dans le pays. Ce lexique romantique américain constitué de plus de 200 000 mots différents nous donne un aperçu, sommaire mais passionnant, des modes d’autodescription empruntés par les Américains quand il est question d’amour. 

Dans ce projet, de grands ensembles de données sont collectés et juxtaposés afin de révéler sous un jour nouveau et insolite, un aspect ordinaire de la vie quotidienne. Le thème de l’œuvre – comment  se présente t’on lorsqu’on recherche une romance –  semble interroger notre compréhension de la condition humaine en fournissant des indices sur notre manière de percevoir les caractéristiques humaines fondamentales que sont le désir érotique et le besoin de compagnie. Cependant, l’œuvre suggère aussi que sans le genre d’analyse à l’œuvre dans le projet, nous n’aurions pas connaissance ou ne nous reconnaîtrions pas dans ce contexte. »3

D’après le Financial Times, « Ceux [que les gens comme DuBois] font c’est nous transmettre la vie secrète du data d’une façon élégante et excitante… nous sommes passés d’une vision très littérale à une approche profondément émotionnelle. »4

Ce projet semblerait satisfaire la proposition postulant que par le biais de la créativité, le Big Data peut nous aider à redéfinir et à mieux comprendre la condition humaine. Mais est-ce vraiment ce dont il s’agit ici ? Peut-on dire que nos ensembles, classés et reliées, de méga données sur le comportement humain (discours ou actions) soient véritablement un indicateur de ce qui fait le propre de l’humanité? Peut-on dire qu’ils approfondissent notre savoir et informent de meilleurs choix? Peut-être sur le plan pragmatique. Si une connaissance de la terminologie la plus efficace dans la recherche de partenaire augmente mes chances de faire une telle rencontre amoureuse, alors oui, on peut dire que cela informe une meilleure prise de décision. Cela semble peu probable, mais même si nous admettons cette possibilité, cela n’amène pas pour autant une meilleure compréhension de la condition humaine. De plus, quand nous suivons ce genre de méthode dans la prise de décision, obéissons-nous à notre sagesse intérieure ? Faisons-nous usage d’une authentique clair-voyance dont nous serions en possession ? Ou exécutons-nous simplement un procédé de calcul, vide de toute compréhension véritable ?

J’ai évoqué la maxime de Socrate, se connaître soi-même, en tant que véhicule d’une injonction morale, mais la connaissance de soi est souvent quelque chose de fuyant. Plus qu’une exhortation morale, l’impératif de Socrate représente un défi épistémologique. Comment peut-on se connaître, soi ? Nos introspections peuvent renforcer en nous des croyances qui obscurcissent la possibilité d’une connaissance de soi authentique. La somme des données liées à nos exis-tences ouvrirait-t-elle une voie plus propice à la connaissance de soi ?

Un autre projet de DuBois se penche sur cette question. Il nous présente l’œuvre, intitulée Self-Portrait, 1993-2014 (Autoportrait, 1993-2014) comme ceci :

« A ma connaissance, le terme « selfie quantifiable » a été inventé par Maureen O’Connor en 2013. Dans un article du New York Magazine (Heartbreak and the Quantified Selfie (Chagrin d’amour et selfie quantifiable), 12/02/13), O’Connon commente le blog Tumblr du journaliste Lam Thuy Vo et le travail du designer Nick Felton à la lumière d’une tendance culturelle plus large dans laquelle le narcissisme des réseaux sociaux et l’ubiquité du Big Data s’entrechoquent, donnant naissance à une nouvelle pratique de l’autoportrait. Ces portraits informatiques cooptent souvent, de façon parodique ou non, la sémantique visuelle des infographies post-Tufte dans le but de générer du contenu pour le partage en ligne de la génération des millenials.

L’autoportrait que j’ai créé consiste en un graphique « basé sur les forces » de mon compte courriel depuis Septembre 1993. Autrement dit, imaginez le big bang d’un univers de courriels personnels et professionnels, envoyés et reçus sur un période de 20 ans; chaque personne dans cet univers agit avec une masse et force d’attraction propres, provoquant la création de galaxies; les individus qui sont en constant dialogue les uns avec les autres ou qui échangent dans un langage familier ou aimant, sont reliés par des liens plus forts. En conséquence, les cinq adresses mél les plus contactées au cours de cette période apparaissent au centre de la constellation. Plusieurs milliers d’autres, avec qui j’ai pu correspondre plus ponctuellement, gravitent autour, dans des amas d’émotions et de copies-conformes. »5 

Un portrait dévoile autant qu’il dissimule quelque chose de la condition humaine. Il nous montre des dimensions de la représentation de soi qui seraient passées inaperçues autrement, tout en protégeant et renfonçant la position du représenté dans le monde. Le portrait officiel d’un président d’université, par exemple, est censé représenter un individu qui incarne l’esprit de l’institution et qui assure la sauvegarde de son héritage tout en la menant vaillamment à la conquête des défis du futur. C’est à dire que le portrait vient créer une personne, une institution ou un événement tout en affirmant sa compatibilité naturelle avec la condition humaine dans ce qu’elle a de plus général. La véracité d’un portrait est une fonction de sa sélectivité; ceci est tout aussi vrai pour les résultats de factoids précédemment ignorés, révélés par l’exploration de données.

Alors, jusqu’où doivent aller nos efforts pour repenser le monde d’après les divulgations du Big Data? La drôle de redéfinition des croyances courantes réalisée par DuBois nous rappelle que dans bien des cas, nous ne voyons guère plus que ce que nous voulons bien voir. Notre entendement de la condition humaine, tout comme notre vision du monde qui nous entoure, est un acte volontaire formé et guidé par la tradition et le besoin. La question, « Est-il admissible de fumer et prier en même temps? » illustre bien cet aspect de notre compréhension de la condition humaine. Le Big Data fourni certes une plateforme invitant à redéfinir la condition humaine de façon créative, mais dévoile-t-il des vérités cachées au plus profondes de notre conscience collective ou, au contraire, permet-il simplement de collecter de façon arbitraire des choses/événements que nous repêchons et élevons au rang de preuves, afin de justifier nos désirs contingents ?

Prenons les trois composantes de la définition du Big Data de Doug Laney: (1) des ensembles de données qui se caractérisent par leur volume, vitesse et variété significatifs (2) nécessitants de nouvelles formes de traitement de données, efficaces et innovantes, (3) pour générer une meilleure analyse et prise de décision. L’on remarquera que la source du savoir (1) n’est pas accessible par simple observation.  L’information est trop vaste, trop diverse, et trop rapidement changeante pour que ça puisse être possible. Ces caractéristiques, d’habitude invisibles, peuvent susciter un sentiment d’émerveillement lorsque nous les découvrons pour la première fois. Nous apprenons ensuite (2) que cette impressionnante source exige quelque chose de nous, à savoir, que nous l’apprivoisions au moyen de technologies informatiques innovantes. Les modes normatifs de traitement de données ne suffiront pas. Finalement, il nous est dit que (3) ceux qui s’enquerront de la bonne manière seront récompensés. Ce message anti-démocratique n’est évidemment pas sous-entendu pour tous – pas même pour la plupart des gens, mais seulement pour quelques-uns. Les philosophes et grands prêtres du Big Data peuvent, eux, accéder à cette source et agir, à leur discrétion, en médiateurs des précieux enseignements acquis pour notre bénéfice à tous.

Cette doctrine a déjà fait des apparitions dans le passé: la politique et la religion en sont deux exemples limpides. Nous en avons évoqué la version platonicienne décrite dans La République et le paradigme gnostique6 en suggère encore une autre, possiblement plus insidieuse encore.  D’après les Gnostiques de l’Antiquité tardive, la vérité est un bien occulte et l’humanité est emprisonnée dans un corps de chair et entourée d’un voile d’ignorance. Un message secret, porteur de la clef de l’évasion salvatrice de cet environnement oppressant, est transmis à une poignée d’élus, leur ouvrant la voie de l’entendement et de la libération. Est-il exagéré d’envisager le Big Data en ces termes – en tant que divinité inatteignable qui puisse nous offrir le secret qui dissiperait le voile de l’ignorance et nous mènerait vers un futur meilleur? Les artistes comme Luke DuBois ou les analystes comme Doug Laney seraient-il les porteurs de ce
message secret?7

Si nous en croyons Aristote, la condition humaine est faite non pas de certitude mais de doute. La question du sens, du sens de l’action et de la croyance en un sens nécessaire, soutiennent l’idée qu’avec une connaissance renforcée, la prise de décisions favorables et le progrès sont possibles. Derrière l’idée du progrès se trouve la supposition d’une fixité ou stabilité contre laquelle le mouvement vers un objectif est possible. Dans cette mesure, la condition humaine est en grande partie une quête de compréhension.

Cette croyance dans le progrès et cette quête de certitude ont nourri une crise de la modernité depuis Descartes jusqu’à Kant. Pour Descartes, la découverte que ce qui semblait être réel et évident – et qui été validé par la métaphysique aristotélicienne – pouvait en réalité être faux, appelait à la réévaluation totale et radicale de tout savoir. Sa méthode était de se méfier ou du moins de douter de tout ce qui avait été enseigné ou confirmé par l’expérience jusque-là. Descartes nomma cette découverte notre « nouveau savoir »; une formulation précaire qui lui demander,  pour la justifier, de séparer le corps et l’esprit, et de déclarer que Dieu n’était pas un trompeur. La foi exigée par le Dieu cartésien avait était rendue possible par les mathématiques modernes (dont Descartes a été l’un des fondateurs). A terme, l’affirmation de Descartes concernant la capacité de la rationalité mathématique à résumer succinctement la nature véritable du monde matériel et de dessiner les contours de la connaissance humaine a été dépassée et partiellement réfutée par la célèbre déclaration de Kant : « Je dus abolir le savoir afin d’obtenir une place pour la croyance ». Ou encore: « Le schématisme par lequel notre connaissance traite le monde phénoménal… est une aptitude si profondément cachée dans l’âme humaine que nous ne saurions deviner quelle ruse secrète y emploie la Nature ».8

Kant reconnaît, à la manière des partisans de la théorie du Big Data, que la source de notre savoir (le noumène) est hors de notre portée et que ce que nous percevons (le phénomène) est le fruit de la structure même de notre raison humaine. Le fonctionnement de la Nature nous dépasse mais il reste toutefois déterminant pour notre bien-être. La conformité au devoir devient ainsi le premier principe éthique, le guide principal de nos actions et la base même de l’espoir.

La promesse du Big Data fait justement valoir cette allégation de pouvoir, au travers des technologies du data mining, pénétrer le noumène de Kant ou, autrement dit, ne plus être restreint par les limites de la raison pure. Les nouveaux enseignements dispensés sont (ou seront) libérateurs en cela qu’ils promettent de nous mettre sur le chemin du progrès. Ainsi, il devient possible de transcender les limites et les contraintes de la condition humaine telle que l’entend Kant. Cette ap-proche du Big Data est profondément gnostique – et elle se fonde sur la transmission d’un savoir occulte (d’une divinité démythifiée) au moyen d’un message secret communiqué à une poignée d’élus. Le vecteur de ce savoir secret est la technologie, assistée pour le moment par des humains. La promesse salvatrice exige la subordination de l’action humaine à la technologie d’exploration de données. En effet, c’est une condition nécessaire puisque la complexité présupposée des champs du Big Data stipule qu’une exploration de données ne peut être accomplie correctement que par des dispositifs informatiques commandés par une Intelligence Artificielle. Il paraît évident qu’une telle éventualité viendrait redéfinir la condition humaine, la nature même de l’action humaine et le sens profond de ce que signifie être
humain.

Une façon alternative d’envisager la condition humaine, en préservant notamment la notion de l’intégrité de l’action humaine, a été suggérée par Hannah Arendt. Abordons sa théorie depuis la perspective de la pensée. La célèbre définition de Descartes définissant l’homme comme une chose pensante (res cognitans) soulève évidemment certaines questions: Qu’est-ce que la pensée? Pourquoi est-elle la caractéristique fondamentale de l’humanité? Pourquoi les humains choisissent-ils de penser? Kant tenait une position critique vis-à-vis de ceux qu’il appelait Denker vom Gewerbe (les penseurs professionnels) car il disait que la pensée était une disposition naturelle chez tous les Hommes. Et pourtant, quand il s’agissait des thèmes les plus nobles de l’humanité (qui étaient pour lui: Dieu, la Liberté et l’Immortalité), il s’opposait à ceux qu’il traitait de Luftbaumeister de la raison, ou ceux qui voudraient essayer d’établir une vérité sur ces sujets à travers des arguments dénués de toute expérience ou compréhension. Pour Arendt, le problème est précisément de trouver comment envisager la pensée en terme d’expérience et de compréhension. Toute activité mentale qui serait déconnectée d’une telle compréhension (comme l’est l’heuristique du data mining) ne saurait mener à l’action ou à notre détermination en tant qu’acteurs des possibilités humaines.

Dans La Condition de l’homme moderne, son ouvrage bien-nommé, Arendt fait plusieurs distinctions utiles: les domaines public et le domaine privé; la vita activa (vie active) et vita contemplativa (vie contemplative); ou encore les trois types d’activités au sein de la vita activa – à savoir le travail, l’œuvre et l’action. Contrairement à ce qui a pu être dit dans la tradition philosophique, la vie contemplative n’est pas considérée comme étant supérieure à la vie active. L’action ne dépend pas de l’influence formatrice de la pensée et le but de l’action n’est pas nécessairement d’altérer l’entendement.

Arendt fait plus que d’inverser la onzième thèse de Marx. Tandis que Marx défend l’idée que les humains sont des animal laborans – c’est à dire, définis par le besoin du travail – Arendt se demande si l’automatisation (l’Intelligence Artificielle) ne pourrait pas nous libérer du besoin de travailler et nous permettre de cesser de travailler uniquement pour survivre. L’œuvre, selon ce schéma, est différente du travail. Tandis que le travail est ce que nous faisons pour survivre, l’œuvre a des ambitions différentes et produit des fruits pérennes. L’action, la troisième catégorie, comprend de la parole ainsi que ce que nous considérons usuellement comme « action »; elle comprend la façon dans laquelle les individus se présentent entre eux et représente une caractéristique fondamentalement humaine. Être humain implique une capacité à agir. C’est par l’action que le monde humain se crée et se maintient, que la communauté humaine perdure. Mais cela est dû à la différence et non à la conformité vis-à-vis d’une essence immuable; la condition humaine est contingente, elle recommence à chaque naissance et constitue en cela une matière de possibilités toujours renouvelées. « La pluralité humaine, condition de base de l’action et la parole, a le double caractère d’égalité et de différence. Si les Hommes n’étaient pas égaux, ils ne pourraient pas se comprendre. »10

Arendt supplante le dualisme cartésien du corps et de l’esprit avec de plus subtiles distinctions dans lesquelles l’action humaine n’est ni une donnée prédéterminée ni l’émulation d’un modèle idéal. Plus encore, à travers son insistance sur la natalité, Arendt souligne le fait qu’à chaque naissance un nouveau commencement s’établit, accompagné de son lot d’espoirs et de possibilités. La vision hégélienne de l’Histoire est donc écartée. Tout comme Kierkegaard, Arendt voit dans le nouvel individu le fondement de la condition humaine. Ces individus seront certainement des penseurs, mais des penseurs qui évolueront à travers des expériences vécues, et contribueront au champ des possibles commun par leur navigation d’opinions divergentes.

Le 24ème Congrès Mondial de Philosophie s’est tenu à Beijing en Août 2018. Le thème du Congrès était Apprendre à être humain. Le Congrès a accueilli toutes les branches de la philosophie et a étudié la question avec ferveur et depuis une variété d’approches. Le Big Data n’a cependant pas figuré parmi les principales préoccupations des participants. L’idée d’ « apprendre à être humain » interpelle particulièrement dans une ère où la notion de post-humanité est, pour beaucoup, à ces débuts voire déjà arrivée. Dans ce contexte, la question d’apprendre à être humain prend une dimension urgente. Nous avons désormais fait un pas de plus par rapport à l’injonction socratique de se connaître soi-même afin de mieux vivre en accord avec le bon, le beau et le juste. Désormais, la question est de savoir comment, et si il est même possible de coexister dans un monde ou des entités non-humaines – cyborgs munis d’Intelligence Artificielle –  déterminent les normes culturelles et sociales accessibles aux humains. Il est curieux et peut-être même inquiétant que la réalité du Big Data, et sa relation inextricable à des inventions comme celle des robots intelligents, n’aie pas encore émergée en tant que préoccupation principale de la philosophie.

Comme nous l’avons suggéré plus haut, l’accessibilité au Big Data fait basculer radicalement ce que signifie être humain ainsi que l’état actuel de la condition humaine. Ce basculement pose un défi aux formulations traditionnelles de la philosophie depuis l’Antiquité jusqu’aux Lumières. Nous ne pouvons accéder au Big Data ni par la logique rationnelle et déductive ni par la perception sensorielle – les deux sources de connaissance que Descartes tenait pour exhaustives. Plus encore, étant donnée la nature dynamique voire volatile des données massives, une épistémologie pouvant nous apporter une forme de certitude est inconcevable. L’approche préconisée par le monde des entreprises tech suggère une typologie gnostique pour le moins dangereuse, basée sur l’accès privilégié à un ensemble de connaissances cachées pouvant nous offrir le savoir nécessaire pour parvenir à une vie d’excellence. L’exploration du Big Data est proposée en tant que nouveau paradigme, éludant les approches enracinées dans l’expérience ordinaire. Autrement dit, le concept d’action de Arendt et son monde pluriel de doxa divergents issus de l’expérience relevant du domaine public ne peuvent être ici appliqués.

Où pouvons-nous nous tourner? Dans un monde où les décisions se basent sur des cumuls d’information hors de notre portée naturelle, il semblerait que le défi que présente le Big Data soit de savoir comment nous pourrons maintenir une idée de l’humanité qui préserve notre statut d’acteur unique pouvant poursuivre le bon, le vrai et le beau? Les tentatives créatives de redéfinir la condition humaine au moyen d’œuvres d’art comme celles de Luke DuBois suggèrent que nous serions, plutôt que des acteurs actifs, des captifs, pris de court dans la volatilité du dynamisme du Big Data. C’est un sujet qui mérite sans doute une belle place dans la quête philosophique pour apprendre à être humain.

  1. Svetlana Sicular. “Gartner’s Big Data Defini- tion Consists of Three Parts, Not to Be Confused with Three ”V”s.” Forbes.
  2. Gillian Tett. “The art of Big Data.” Financial Times. July 5, 2013.
  3. Luke DuBois.
  4. Ibid., Financial Times.
  5. Luke DuBois.
  6. Le terme « paradigme gnostique » fait référence aux idées avancées par les Gnostiques de l’Antiquité tardive mais se veut plus large que la cosmologie théologique inversée qu’ils procla-maient. Voir Hans Jonas, Gnosis und spätantiker geist.
  7. Je doute sincèrement que l’un ou l’autre se soit penché sur la typologie gnostique. Je veux seu-lement dire par là que leurs travaux présentent des similarités structurelles.
  8. Ces deux remarques de Kant figurent dans Kritik der reinen Vernunft.
  9. Arendt, La Condition de l’homme moderne.

Enseignant et administrateur dans l’enseignement supérieur depuis plus de 40 ans, membre de la faculté d’une école d’arts libéraux et d’une école d’ingénieurs. Avec une formation en histoire de la philosophie, il s’est toujours intéressé aux sciences et à la technologie. Ses recherches et ses écrits actuels portent sur la philosophie de la technologie, la philosophie globale et l’éthique technologique.

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