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MOST est le programme scientifique intergouvernemental de l’UNESCO dédié aux transformations sociales. MOST coopère avec les autorités nationales, les communautés des sciences sociales et humaines ainsi qu’avec la société civile afin de renforcer le lien entre la connaissance et l’action, qui constitue l’une des clés pour favoriser un changement social positif.
© Kim Chapiron

Lorsque l’UNESCO, en collaboration avec le Collège de France, a décidé de s’intéresser à la question du MAL, nous n’étions pas encore confrontés à la crise sanitaire que nous vivons actuellement. Il était pourtant déjà urgent de repenser le mal, c’est-à-dire de s’intéresser à la diversité de ses définitions ou plutôt à son abscence de définition précise, et de se pencher sur la place qu’il occupe dans notre monde contemporain et qu’il prendra dans un futur proche. En effet, les discours religieux et philosophiques sur la valeur à accorder au Mal ont été progressivement transformés et sont désormais davantage déterminés par les évolutions technologiques modernes. On condamne moins l’homme – son essence ou ses actions- qu’on ne qualifie de « mauvaise » la société dans laquelle il évolue. D’une agression en général volontaire – on fait le mal ou on le subit-, l’idée du « mal » est passée à un processus techno-économique; quid d’une hyper-industrialisation, de la surveillance de nos données personnelles, des bombardements de drones, pour n’en citer que quelques-uns, qui changent notre relation au Mal en la rendant plus indirecte, détournée et moralement difficilement « mesurable ». Le paradigme autour du concept du mal a changé parce que nos sociétés dans leur ensemble ont changé. Nous sommes au carrefour de plusieurs mondes possibles basés sur les nouvelles technologies et l’Intelligence Artificielle, sur l’ultra-mondialisation… Il devient donc essentiel de savoir ce qui motive la transformation de nos sociétés contemporaines à travers un concept qui continue de nous orienter moralement et de produire des jugements politiques et sociaux.

Dans nos sociétés modernes, quand nous disons de quelque chose que c’est « mal », nous n’en proposons pas une simple description. Nous lui donnons un sens, qui comprend à la fois une analyse et un jugement. Le mal renvoie à l’action supposée d’une puissance, d’une dynamique « maléfique » ; il exige également une prise de position. Il est ce à quoi on ne saurait rester indifférent. Ce concept semble être unique en son genre et ne s’applique qu’aux types d’actions, de personnages, d’événements les plus méprisables moralement… Deux sens du terme « mal » se chevauchent aujourd’hui et résonnent : « c’est mauvais » et « tout va mal » alors que la planète entière semble en crise. Le premier sens du mal fait référence à celui d’Übel, le mal provoqué et infligé, tandis que le second sens, beaucoup plus répandu, relève du « mauvais », du « méchant », de l’adversité. Aussi, le Mal est physique, moral et métaphysique. L’un est mauvais lorsqu’il fait du mal aux autres ; on peut ressentir le mal en souffrant, et le mal émerge comme force métaphysique lorsqu’il est connecté à la finitude et au vide. Les histoires religieuses, philosophiques et politiques du concept du Mal se sont affrontées, alors qu’aujourd’hui la relation du Mal au « Bien » apparaît de plus en plus incertaine. D’une part, le concept du mal semble difficile à définir, sa signification évoluant à travers les âges. D’un autre côté, il semble plus facile de s’entendre sur ce qui est mauvais que sur ce qui est bon. Le Mal semble maintenant se trouver dans une toute nouvelle relation à la volonté (selon laquelle Kant a conçu le mal radical), à la pensée (à travers laquelle Arendt avait conçu la banalité du mal) et au sens de l’existence.

Le Mal est donc un concept très ambigu et ce manque de sens concret pourrait même être considéré comme l’une de ses caractéristiques centrales. Cependant, si le Mal est un tel défi pour la pensée, il est nécessaire de le revoir et de le redéfinir lorsque nous réexaminons nos conceptions de futurs souhaitables. Il est par exemple intéressant de constater que les romans d’anticipation sont désormais pour la plupart des dystopies. Serait-ce la fin de notre imagination, et avec elle notre capacité à concevoir un avenir radieux, le Mal étant la seule chose que nous puissions imaginer et surtout anticiper ? Avec raison ? Quand nous nous projetons dans le futur, ou plutôt dans une absence de futur, quelle place lui accordons-nous ? Ce virus qui déstabilise actuellement le monde entier, devenu symbole d’un futur trouble et incertain, cet adversaire invisible, fait-il partie des traits les plus saillants du Mal auquel le monde est confronté, à l’instar des crises politiques, climatiques, sociales et économiques ? À ces crises s’ajoutent nos projections sur les transformations contemporaines que nous subissons : par exemple, comment envisager les progrès de l’Intelligence Artificielle autrement que sous le prisme du catastrophisme, et quelles valeurs morales souhaitons-nous lui donner ? Comment lutter contre la fragilisation des droits humains, le nihilisme ambiant, la peur ?

Apporter des réponses à ces questions, c’est être en mesure de se représenter le Mal, et c’est bien l’art qui peut nous interpeller. L’art éveille nos émotions, nous transporte et nous pousse sans effort à de nouvelles formes de réflexion. Il en résulte une pluralité de représentations et de significations du Mal à l’interface entre l’individuel et le collectif, entre le réel et le fantasme, entre l’action et la pensée. L’Art et la pensée sont deux entités interconnectées et qui s’influencent mutuellement. Les courants artistiques ont souvent reflété les courants philosophiques et religieux au cours des siècles, et à l’inverse, les courants artistiques ont pu conduire à une nouvelle manière de conceptualiser. D’ailleurs, l’art, au sens latin de ars,artis, la technique, devient un nouveau savoir-faire de la pensée, s’enrichissant des inventions et des avancées technologiques, et s’ancrant dans un moyen plus brut et direct de réfléchir sur le Mal, de transformer cette pensée en perception, autant pour l’artiste dans son processus de création que pour le spectateur qui regarde.

En offrant peut-être un mode de compréhension plus transcendant, l’art dépeint ainsi la société, la culture, l’époque dans laquelle il s’inscrit, la représentation artistique étant d’abord une représentation des besoins d’une société à un moment donné. Il a d’abord été question de donner vie à l’impalpable, de l’illustrer, de donner un visage au Mal. Si ses figures sont multiples, elles occupent par exemple une place très importante dans l’art occidental : il est personnifié en la figure de Satan, désigné comme archétype pour embrasser les caractéristiques du Mal, tel que représenté dans les bestiaires du Moyen Âge. Il prend le visage des criminels à travers les estampes du XVIIIe siècle français, et la physiognomonie, morphopsychologie de la physionomie, en fait même un sujet scientifique. Les artistes ont ainsi donné à voir différents visages du Mal : ses représentations peuvent instruire, rappeler la finitude de l’homme, elles peuvent être l’expression de la souffrance et la réveiller chez le spectateur. La peinture et la photographie du XXe siècle en sont particulièrement révélatrices. En réaction aux atrocités survenues au cours du siècle dernier, elles viennent avant tout rappeler l’horreur tout en questionnant son origine même. L’art ose, parfois de manière crue, représenter l’irreprésentable. C’est sans doute dans cette audace que réside sa force et sa capacité à constituer un courant de pensée à part entière. Ajoutons enfin que l’art s’inscrit aussi comme solution, ’esthétisme prenant à contre-pied la représentation du Mal; la création artistique pour les actions de prévention, notamment pour le Sida à la fin du XXe siècle, en a été un bel exemple.

L’art, avec les sciences humaines, sont des outils pour mieux comprendre les transformations sociales et nous conduisent à prendre en compte de nouvelles formes du Mal. Représenter, raconter, c’est capturer le réel – et ce qui s’y dissimule. Ils permettent d’envisager le Mal comme valeur universellement partagée, mais paradoxalement relative aux temps et aux cultures. Différentes significations culturelles du terme « mal », dont certaines sont en contradiction, doivent en effet être prises en considération. Par exemple, Gandhi opposait le Bien au Mal en opposant l’Occident – dont il était un critique radical de la pensée moderne – et l’Orient, dont il a nié tout mal malgré le système de castes extrêmement oppressif du sous-continent. De tels déploiements culturels et politiques du concept du « mal  » obligent à en examiner les utilisations distinctes à travers les régions du monde au-delà des distinctions habituelles. Ainsi, penser notre rapport au Mal serait aussi penser notre rapport à l’autre. La valeur que nous accordons au Mal ne relève-t-elle pas de la diversité culturelle ? La notion du Mal ne détermine-t-elle pas notre rapport au vivre-ensemble ? Pour construire « la paix, le bien dans l’esprit des hommes et des femmes », comme l’énonce le mandat de l’UNESCO, il faut se confronter à ce qui constitue le Mal, le penser, l’exprimer, s’en souvenir. Il ne s’agira pas de justifier le mal mais de le donner à voir, sous ses multiples formes, de le concevoir comme une possibilité inscrite au cœur même de l’être humain. Pas seulement pour le mettre à distance, le contempler esthétiquement, mais pour passer à un autre niveau de confrontation. Une base pour l’action.

© Kim Chapiron

« Confronter le mal » est une collaboration entre l’UNESCO et le Collège de France prenant la forme d’un colloque de 3 jours, qui réunira des penseurs et des chercheurs de renom dans plusieurs disciplines pour discuter de l’importance de revoir et de redéfinir le concept du « mal ». Cette approche transdisciplinaire inclura une dimension artistique avec une exposition, des performances et des installations musicale et vidéo. L’événement, initialement prévu fin juin, est reporté au mois de novembre 2020, en raison de la crise sanitaire. Directement dérivé de cette conférence, un webinaire en trois parties « Est-il possible de parler du Mal en temps de pandémie ? » aura lieu les 29, 30 juin et 1er juillet prochains.

MOST est le programme scientifique intergouvernemental de l’UNESCO dédié aux transformations sociales. MOST coopère avec les autorités nationales, les communautés des sciences sociales et humaines ainsi qu’avec la société civile afin de renforcer le lien entre la connaissance et l’action, qui constitue l’une des clés pour favoriser un changement social positif.

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